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Anesthésiants : faut-il souffrir pour être beau ? 

Comme disait Freud : « On ne se sent jamais autant vivant que lorsqu’on a mal ». Si cette affirmation du fondateur de la psychanalyse pousse à relativiser notre perception de la douleur, il faut bien avouer qu’elle n’atténue en rien l’intensité d’une séance de tatouage, qui peut parfois se transformer en torture interminable. Alors abordons le sujet avec un peu de légèreté.

Objectivement, tout psychiatre qu’il était Freud ne s’est jamais retrouvé les côtes flottantes sous une traceuse de 7 montées sur une « coil » de Bruno Kéa (malgré le grand âge de ce dernier ! ndlr). Un endroit sensible au tatouage parmi tant d’autres, qui balaye sans discussion la poésie de cette jolie phrase freudienne tant le tatoué se demande parfois s’il n’est pas plus mort que vivant en fin de séance. Et encore, la brûlure de l’aiguille n’est pas réservée qu’aux seuls adeptes du tatouage traditionnel : les prétendantes au maquillage permanent ne sont pas en reste. Quoi qu’en disent les fiers tatoués aux biscottos colorés, une bonne séance de « liner » sur la paupière ou un tour de bouche ferait certainement pleurer la plupart d’entre eux.

La douleur n’est donc pas dans la taille du motif mais dans l’endroit, l’outil et le temps.

ANESTHESIE : PAS QU’UNE QUESTION DE PRINCIPES.

Il n’est pas ici question de débattre de la philosophie de la douleur, qui alimente la détermination du tatoué, donne une valeur rituelle à son tatouage ou fixe les limites de son physique*.

La vérité est inébranlable : le tatouage fait mal, qu’il soit artistique ou esthétique. Cette douleur est humaine, omniprésente, identique pour tous, et si la perception de son intensité peut parfois varier, cela n’est dû qu’aux circonstances dans lesquelles chacun la ressent. On ne peut tellement pas la contourner que mentir à son propos est même répréhensible par la loi. L’information donnée aux clients sur la douleur du tatouage et du maquillage permanent est obligatoire par le décret 2008-149 du 19/02/2008, fixant les conditions d’exercice de nos métiers.

Ok, mais bon… « Vous n’auriez pas quelque chose pour atténuer la douleur ? ». Voilà la question secrète, presque tabou, qui prend naissance dans l’esprit reptilien des concurrents au tatouage ou au maquillage permanent, et pourtant ce n’est pas au tatoueur ou à la praticienne en PMU (Permanent Make Up) d’y répondre.

Avons-nous le droit d’utiliser une substance pour atténuer artificiellement la douleur ? La réponse est claire et sans ambigüités : Non. Et pour appuyer cet interdit, il existe de lourdes sanctions règlementaires pour les professionnels qui les utilisent.

Pourquoi ? Parce qu’ils sont dangereux, et qu’en faire un usage débridé peut avoir des conséquences dramatiques en cas de problème, comme avec tout médicament.

Sans faire de généralités, une partie des professionnels regarde pourtant ailleurs, souvent persuadés que ces produits sont sans dangers et sans risques juridiques. Et sur le terrain, il n’est pas rare d’entrevoir des arguments presque commerciaux sur « le tatouage sans douleur » de la part de boutiques ou instituts. A tel point qu’au-delà de la simple demande de la clientèle, certains professionnels/lles affichent plus ou moins ouvertement une « méthode sans douleur », argument qui cache à peine l’usage de produits anesthésiants.

Ce phénomène est aggravé par des fabricants qui rivalisent de contournements, voire de mensonges, pour vendre des produits qui sont dans le meilleur des cas des médicaments règlementés, dans le pire des cas des décoctions obscures et surdosées, comme certaines marques originaires d’Asie dont je tairais ici les noms.

Dans ce dernier cas, le danger pour la santé est d’autant plus important que les compositions de ces produits sont inconnues, avec des listes d’ingrédients bien loin de la transparence qu’on est en droit d’exiger (ex : « Ingrédients : agents insensibilisants,… »).

UN ANESTHESIQUE, CA FAIT QUOI ?

Il existe 2 types d’anesthésiques : les locaux et les généraux. Ces derniers ne nous concernent pas, ils sont utilisés en médecine pour « endormir », qui se résume à mettre artificiellement une personne en état d’inconscience.

Les locaux se divisent en deux grand groupes : les injectables (qu’il est inutile d’aborder ici) et les « topiques », que l’on trouve sous forme de crèmes, de gels ou de collyres. En cutané nous nous intéresserons aux topiques, dont le produit de référence reste encore le EMLA 5%, médicament très représentatif de ce qui peut être utilisé dans nos pratiques. 

Comme de nombreuses autres marques concurrentes (Zentiva, Topex, Xylocaine,…), ce produit pharmaceutique est composé de deux molécules anesthésiantes, aux propriétés similaires et de même type, la Lidocaïne et la Prilocaïne, qui sont deux amino-amides et ont ensemble une action synergique. Ces molécules agissent sur les terminaisons nerveuses en bloquant les échanges sodiques, avec pour conséquence l’arrêt de la conduction nerveuse. En pratique, la douleur ne « remonte » plus le chemin nerveux jusqu’au cerveau.

Pour être actif, le topique traverse la barrière cutanée pour atteindre les circuits nerveux. L’organisme « filtre » une partie du produit lors de son passage dans la peau, ce qui implique une assez forte concentration de principe actif pour que son action reste efficace.

L’effet anesthésiant est temporaire, et le retour de la sensibilité dépend du dosage, de la bonne application du produit et en partie de la physiologie de la personne anesthésiée.

Il faut signaler qu’il n’est pas rare que la personne « patchée » subisse d’ailleurs une phase d’hypersensibilité de quelques minutes à plusieurs heures en fin d’anesthésie, qui rend l’inflammation après l’acte finalement plus douloureuse que sans l’anesthésie (un comble !).

Ceci-dit jusque là tout va bien, mais là ou le bât blesse, c’est en cas de surdosage et/ou sensibilité de la personne. Car un produit anesthésiant est à considérer toxique. A ce titre, et pour illustrer ce principe sur une autre échelle, un anesthésiste calculera toujours le dosage précisément nécessaire à votre opération en cas de chirurgie par exemple, afin d’en limiter au maximum la quantité dans votre organisme.

Le danger observé dans les pratiques des tatoueurs ou des praticiennes en PMU réside surtout dans les dosages de ces produits. Il n’est pas rare de voir par habitude (et inconscience !) certains faire plusieurs applications massives et rapprochées de produits au cours d’une même séance, augmentant ainsi le risque de surdosage.

Attention en ce cas, les effets secondaires ne sont pas rares et annoncent des réactions pouvant être graves : arythmies cardiaques, vertiges, troubles de la vision, allergies cutanées ou systémiques (chocs allergiques)… Bref, l’usage de ces produits n’est jamais anodins et les complications sont fréquentes, alors n’oubliez jamais que si vous appliquez ces produits sur une personne réactive, vous en serez responsable.

LE STATUT DES PRODUITS

Au-delà de l’approche chimique, le danger d’utiliser ces substances règlementées réside aussi dans le statut juridique des anesthésiants : classés en liste II dans la pharmacopée française, ce sont des médicaments. A ce titre, leur usage fait tomber l’utilisateur (tatoueur, praticienne en PMU, pierceur) dans la pratique illégale de la médecine, et les sanctions sont lourdes : l’exercice illégal de la médecine peut être passible de 2 ans d’emprisonnement et 30.000 € d’amendes…

Ceci est valable non seulement lors d’usage des produits, mais également lors de leur détention en magasin, ainsi qu’en cas de revente à la clientèle ou à d’autres professionnels.

Il est donc important de bien comprendre où on met les pieds en prenant le parti d’utiliser ces produits, car le législateur ne pardonne pas cette liberté.

En parallèle aux marques enregistrées à la pharmacopée, on retrouve des produits importés d’hors Europe, tels « Bactine » ou « Vasocaine » (sans même revenir à nouveaux sur les productions asiatiques). Si ces produits ne sont pas spécifiquement classés en France, ce qui du coup ne restreint pas leur vente à la seule pharmacie, leur usage n’en est pas moins risqué malgré tout. Ceux qui croient s’appuyer sur un « flou » statutaire de ces produits pour les utiliser librement sont dans le faux. En cas de réaction d’un client, il sera difficile de se défendre si le législateur brandit l’argument d’acte médical, qui sera basé sur la seule composition du produit.

Attention donc aux implications juridiques en utilisant ces substances. L’adage en ce cas est clairement : « Vous êtes prévenus ! ».

EN CONCLUSION

L’anesthésie peut être un mal nécessaire ou la solution à tout les maux, tout est question de point de vue mais clairement son rapport bénéfice/risque dans nos pratiques n’en vaut pas la peine.

Alors certes, certaines séances sont plus dures que d’autres, et certaines personnes sont moins résistantes que d’autres. Mais si la douleur est subjective, le risque lié aux produits est quand à lui très objectif. Alors sans tomber dans le « Un tatouage ça se mérite », c’est bien par les risques physiologiques et juridiques qu’est limité l’usage des anesthésiants.

La gestion de la douleur est clairement plus entre les mains du praticien et de sa capacité à accompagner son client, que dans le produit. A bon entendeur…

Olivier Laizé.

Infos et questions en MP ou par email sur info@corpstech.fr

www.corpstech.fr

* : je conseille aux intéressés du sujet la lecture de « Anthropologie de la Douleur » de David LeBreton, une référence sur le sujet.

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